Creads, le travail créatif a-t-il un prix?

L’agence Creads se présente comme la première plateforme française de création participative. Son concept? En trois étapes: le client dépose un projet créatif (recherche d’un nom de marque, d’un logo…), il reçoit des dizaines de propositions issues de la mise au concours via la communauté de créatifs en ligne Creads et il finit par choisir la meilleure. La plateforme de crowdsourcing fait appel aux idées de sa communauté afin de répondre à la demande de ses clients. D’un côté, il est certains que les créatifs trouvent des motivations à participer, mais de l’autre, cette forme de crowdsourcing, ne donne-t-elle pas naissance à un nouveau paradigme, celui d’un travail spéculatif?

Les motivations à participer à la design tribe Creads

La start up de crowdsourcing Creads est présentée par le secrétaire d’Etat français chargée du Numérique, Axelle Lemaire, comme « la France qui gagne ». Elle propose à des entreprises de faire des appels d’offres prenant la forme de concours sur leur plateforme. L’entreprise, riche de 6 ans d’expérience, comporte aujourd’hui plus de 2500 clients, compte plus de 50’000 designers inscrits, les créatifs, venant des quatre coins du monde et plus de 300’000 créations imaginées. La SNCF, Body Shop ou encore BNP Paribas sont autant de marques faisant parties de leur portefeuille de clients. Fonctionnant principalement via sa plateforme en ligne, elle possède tout de même des bureaux à Paris, en Espagne, en Allemagne, au Japon ainsi qu’aux USA. Creads est définie comme la première agence participative qui centralise la créativité mondiale, une agence à mi-chemin entre créativité, communication participative et e-marketing. Elle mobilise les talents sur Internet en les motivant à prendre part à la communauté Creads.

Mais, pourquoi choisir de devenir créatif de cette tribu? Creads se présente tout d’abord comme l’agence participative de renom avec laquelle travailler de par les possibilités de participer à plus de 300 missions créatives rémunérées par an et cela depuis notre domicile ou bureau. Elle propose ensuite d’entrer dans le réseau social formé de tous les créatifs Creads. Elle créée une vie de communauté dans laquelle les membres discutent, se rencontrent, échangent leur vision sur le travail effectué par chacun. Creads, c’est une effervescence créative perpétuelle se vivant principalement en ligne mais se prolongeant dans la réalité par le biais d’événements et rassemblements organisés par l’agence. De plus, Creads représente l’opportunité de constituter un book professionnel sur la base de véritables problématiques clients. Chaque créatif possède son book en ligne, ce qui permet à n’importe quel client de donner des missions individuelles. L’agence permet de même de progresser aux côtés des meilleurs. Soit de tester ses compétences par les briefs professionnels et, en conséquence, de s’améliorer grâce aux feedbacks de la team Creads et des clients. Finalement, Creads représente l’opportunité de se démarquer et de gagner plus. Les créatifs sont jugés sur la base de leurs projets ainsi que sur leur professionnalisme. Chaque mois, l’agence opère une sélection de talents qui auront l’occasion de participer à des projets plus ambitieux et lucratifs.

Image du bureau du siège social de Creads à Paris
Image du bureau du siège social de Creads à Paris

Creads est un terrain d’expression et d’échange qui réunit des hommes et des
femmes toujours à la recherche de l’idée et du concept qui fera la différence

Les motivations à participer présentées par les deux fondateurs de la plateforme de crowdsourcing, Julien Mechin et Ronan Pelloux, se retrouvent dans celles des travaux de Kaufmann. On peut y décoder des motivations intrinsèques basées premièrement sur le plaisir. Celle d’utiliser une variété de capacités afin d’effectuer une tâche spécifique à laquelle on va s’identifier par le résultat tangible de celle-ci. De plus, le créatif peut ici agir en toute autonomie et exprimer sa créativité au maximum. Il profite aussi d’un feedback direct de son travail par des professionnels et par ses pairs. De plus, on reconnait les motivations liées à la notion de communauté. Le créatif va s’identifier à la communauté de designers et va pouvoir rencontrer de nouvelles personnes, étendre son réseau social. Ces motivations sont aussi extrinsèques. En d’autres mots, l’activité en question représente un instrument pour la réalisation d’un certain résultat désiré. Il y a une motivation liée à la rémunération financière. Mais, le travail effectué représente aussi l’opportunité de se mettre en avant, d’affirmer sa présence dans le but d’être repérer et mis en avant.

De la notion de travail rémunéré à la naissance d’un travail spéculatif

Pourtant, malgré les avantages perceptibles d’une telle plateforme de participation commune, des voix s’élèvent contre ce mode de fonctionnement. La notion de perverted crowdsourcing, à comprendre comme perverti, détourné, est née sur la Toile. L’effet pervers de ces plateformes réside dans le fait qu’elles instaurent une concurrence que certains professionnels du monde du design jugent déloyale. Ils dénoncent la multiplication des travaux et produits bas de gamme qui décrédibilisent la profession et le nombre grandissant de plagiats. Ils regrettent cette généralisation du travail gratuit ou spéculatif. Car sur, par exemple, une cinquantaine de personnes participant au concours, seule une voire quelques unes seront primées. Les autres auront travaillé sans aucune rémunération. L’adage selon lequel « tout travail mérite salaire » semble donc s’estomper. De plus, l’argument de telles start ups, selon lequel elles permettent à des petites entreprises ou des associations au budget serré de se payer une charte graphique ou un logo de part leurs tarifs compétitifs car inférieurs aux tarifications des agences de communication traditionnelles, fait polémique. Les professionnels affirment souvent que l’argument serait recevable si on retrouvait effectivement sur ces plateformes des petites boîtes qui se lancent et connaissent mal le marché du graphisme. Mais, ils sont nombreux à s’indigner lorsqu’il y retrouvent des entreprises cotées en Bourse qui ont clairement les moyens de se payer les services d’une agence.

Creads assure comprendre les plaintes des créatifs. Elle se défend en affirmant qu’une fois le premier filtre passé, l’agence fonctionnerait en réalité à peu près comme une entreprise de graphisme classique. Car l’inscription est libre pour les appels d’offres ouverts, mais une fois ce palier passé, les créatifs s’étant fait remarqués par l’agence pourront participer à des concours “ élites ”, en interne, et pourront même développer des relations directes avec un client. Le principe étant, sur les projets élites, d’attribuer une rémunération à tous les participants. Une fois entré dans le circuit interne, les crowdworkers sont donc tous rémunérés un minimum – avec toujours un vainqueur qui décroche le jackpot – de «  1 000 à 10 000 euros  » selon la start-up. Nicolas, graphiste chez Creads, évoque plutôt des sommes allant de 800 à 1 500 euros pour les logos et créations de noms. 90 euros pour les perdants.

Les plateformes de crowdsourcing présentent finalement de nombreux avantages pour les créatifs. Cependant, elles ne sont pas la panacée et de nouveaux problèmes font surfaces: celui de la rémunération, de la qualité d’un travail professionnel versus celui d’un amateur, des plagiats de projets sur Internet. Devrait-on alors instaurer une réglementation de ces plateformes? Le débat est ouvert….

  • Vion-Dury, P. (2014). Travailler plus pour gagner rien? Les créatifs contre le crowdsourcing. L’OBS avec Rue89. Consulté le 01.12.2015. URL: http://rue89.nouvelobs.com/2014/07/24/travailler-plus-gagner-rien-les-creatifs-contre-crowdsourcing-253875.
  • La rédaction (2011). Start-up de la semaine: Creads, agence de communication collaborative. Frenchweb.fr, le magazine de l’innovation. Consulté le 01.12.2015. URL: http://www.frenchweb.fr/start-up-semaine-creads-agence-communication-collaborative/10772.
  • Creads (2008). Site officiel de l’agence de création participative. Consulté le 01.12.2015. URL: http://www.creads.fr.
  • Kaufmann N., Schulze T. & Veit D. (2011). More than fun and money. Worker Motivation in Crowdsourcing – A study on Mechanical Turk. AMCIS Proceedings.

(Source de l’image: http://www.creads.fr/contact; Sources des vidéos: https://youtu.be/sCd57PPDqcg, https://youtu.be/gemQQ0-RSyQ)

Auteur: Charlotte Volery

Les frères Freitag: des innovateurs qui ont plus d’un tour dans leur sac

Le sac Freitag, cet accessoire tendance, solide, fonctionnel et hydrofuge a fait la gloire des frères du même nom. A l’origine du produit: un besoin insatisfait que les deux innovateurs vont décider de combler par leurs propres moyens.

Freitag comme exemple de « lead users »

Markus et Daniel Freitag font partis de ce qu’on appelle les « lead users », des gens à l’avant-garde qui manifestent très tôt des besoins sans solutions. En 1993, alors étudiants en graphisme à Zürich, ils constatent un manque: celui d’un sac adéquat pour porter leurs dessins en déplacement. Ils imaginent un sac qui résisterait aux trajets à vélo sous la pluie, un sac robuste dans l’idée de ceux des coursiers à vélo. Leur intérêt pour l’innovation va les pousser à chercher les meilleurs matériaux pour réaliser leur vision pionnière. Inspirés par le trafic coloré de poids-lourds qui passait devant leur appartement sur les axes routiers de Zürich, ils découpent un sac courrier dans une vieille bâche de camion. Une ceinture usagée de voiture se transforme en bandoulière et les coutures sont fignolées à l’aide d’une chambre à air de vélo. Le sac Freitag est né.

Premiers essais de fabrication des sacs dans leur atelier
Premiers essais de fabrication des sacs dans leur atelier

Les frères Freitag n’ont pas attendu que les producteurs pallient à leur nouveau besoin. Ils ont entrepris eux-mêmes l’élaboration de leur produit en étant la source de leur innovation. Ils sont à l’origine même de cette transformation où le consommateur devient producteur.

L’innovation est aujourd’hui beaucoup plus dépendante de l’apport des consommateurs que celui des entrepreneurs innovants, isolés.

La société actuelle observe une démocratisation de l’innovation comme le souligne Von Hippel. En d’autres termes, l’usager de produits, consommateur individuel ou d’une entreprise, innove de plus en plus pour lui-même et par lui-même. L’avantage d’une telle approche centrée sur les usagers: ceux-ci développent exactement ce qu’ils souhaitent au lieu de compter sur le fabricant.

En conséquence, la stratégie de marché s’inverse. Les consommateurs veulent avant tout bénéficier de l’usage d’un produit ou service. Alors que les fabricants souhaitent, quant à eux, bénéficier de la vente d’un produit ou service. Car les producteurs ont l’idée de développer un produit qui satisfait les besoins de la majorité du marché afin d’enregistrer un profit selon la pensée que « a few sizes fit all ». Mais, les besoins des consommateurs sont hétérogènes. C’est là que les « lead users » viennent compléter le marché en développant un produit innovant et fait sur mesure dont ils pourront tirer un profit maximum à son usage car mieux adapter à leurs besoins.

Premier sac Freitag
Premier sac Freitag

Les sacs Freitag s’inscrivent pleinement dans cette optique d’innovation centrée sur les usagers. D’une part en tant qu’individus créateurs d’une innovation « custom made » et d’autre part, en tant qu’entreprise à l’écoute de ses consommateurs. La marque observe constamment son public cible. Sa clientèle coutumière a grandi avec l’entreprise. Elle s’attèle donc à créer une palette diversifiée et destinée à de nouveaux et plus larges segments: coursier typique, adolescent, homme d’affaires. De même, les différences culturelles jouent un rôle prépondérant dans l’exportation du produit. La culture de consommation et l’individualité sont appréhendés différemment à Tokyo qu’à Zürich. Freitag se présente comme plus qu’un sac. Il n’est pas question principalement de business et d’argent, mais d’une histoire à raconter. Celle d’individus innovants qui aiment leur produit et ne font pas que le vendre.

Une nouvelle forme d’organisation sociale des entreprises

Les entreprises peuvent être également gagnantes dans l’extraction d’un produit ou service issu d’une approche « user-led innovation ». Il en ressort une innovation rapide, bon marché et plus adaptée aux besoins du consommateur. Cette vision complète celle de l’entreprise dédiée davantage au profit. Cependant, cette réorganisation plus horizontale du développement d’un bien ou service bouleverse l’organisation verticale qui prévalait jusqu’à présent. L’entreprise n’est plus isolée et n’est plus un acteur autonome du marché de la production.

Une dimension participative nait dans le capitalisme contemporain. Celle-ci s’accompagne d’une plus grande transparence des innovations développées alors que les industries s’attelaient plutôt à patenter et breveter leurs développements effectués à l’interne. Beaucoup d’entreprises doivent alors opérer au changement de leur modèle vieillissant afin de s’adapter rapidement à cette nouvelle réalité. A ce propos, les frères Freitag insistent sur la transparence de leur processus de fabrication allant de l’achat des matières premières à la couture de leurs sacs. Toutes les étapes sont d’ailleurs visibles sur leur site internet.

Pour Freitag, l’affaire est dans le sac. La marque est un parfait exemple de cette innovation issue des usagers ainsi que de la réorganisation sociale de l’entreprise qui en résulte. 

  • Bauwens, M., Rémi, S. (2005). Le peer to peer: nouvelle formation sociale, nouveau modèle civilisationnel. Revue du Mauss, 2(26), 193-210.
  • Freitag (2015). L’histoire des sacs Freitag, site Internet, consulté le 6.10.2015, URL = http://www.freitag.ch/about/history.
  • Museum für Gestaltung Zurich, Mensa, R. (2014). Freitag, l’affaire est dans le sac. Lausanne: Helvetiq.
  • Von Hippel, E. (2005). Democratizing Innovation. Cambridge, MA: MIT press.

(Source des images: http://www.freitag.ch/about/history; source de la vidéo: https://www.youtube.com/watch?v=4dGrjnSFfRw)

Auteur: Charlotte Volery