——————– 1% DE BATTERIE, 0% DE MÉMOIRE ——————–

Vous vous rendez à un entretien d’embauche. Vous êtes serein, vous êtes prêt. CV sur Dropbox, l’adresse de l’entreprise dans votre application de localisation, le téléphone du recruteur dans la signature du dernier mail. OPÉ-RA-TIO-NNEL. Un rapide coup d’oeil à votre smartphone pour vous assurer d’être à l’heure mais là… LE drame. Il vous reste 1% de batterie. Trop tard. Il s’éteint. L’adresse vous vous en rappelez…?

Le tracking via smartphone n’est plus un secret. Grâce à la géolocalisation (et même votre lampe de poche!), des entreprises ne cessent de récolter des informations sur vous. Sans que vous ne le sachiez. Toutes ces informations récoltées, certes. Mais que faites-vous lorsque votre mobile contient plus d’informations sur votre vie courante que vous-même?

57,4% des Européens ne connaissent pas le numéro de téléphone de leurs enfants. Pas par coeur. Ils ne l’ont pas EN mémoire, ils l’ont MIS en mémoire. Nous sommes dans un phénomène que les sociologues appellent « l’amnésie numérique ».

Supposons que vous vous trouvez dans un aéroport. Aujourd’hui, plus besoin de se donner un rendez-vous à l’avance, votre smartphone suffit pour vous retrouver. Appelez, envoyez un SMS, un Snapchat, un WhatsApp, un Skype, commandez un livre sur Amazon avant vos retrouvailles, peu importe! Tout est possible. Mais là encore, malheur, votre téléphone s’éteint (il faudra penser à changer de marque)… Vous voyez la cabine téléphonique là-bas? Vous voyez le pavé numérique pour composer le numéro du téléphone portable de votre amoureux? Bonne chance.

L »amnésie numérique » est un phénomène courant. Kaspersky Lab, société internationale russe le confirme par un sondage publié cet été. L’entreprise, spécialiste dans la commercialisation des solutions de sécurité pour les appareils connectés, a analysé le comportement de 6’480 adultes. En Allemagne, Espagne, Italie, France, Benelux et au Royaume-Uni.
Résultat de cette enquête: on se rappelle plus facilement du numéro de nos parents (73,80%) que de celui de notre partenaire (66,5% des sondés s’en souviennent). Plus le numéro est ancien, mieux on s’en souvient. Une des raisons mentionnée est la mémorisation de l’information dans une période « pré-smartphone ». Qu’entend-on par là?

Résultats de Kaspersky Lab, 2015
Résultats de Kaspersky Lab, 2015

L’époque du Nokia 3210. Lorsque l’on écrivait un SMS, pour arriver à le lettre C, il fallait taper trois fois sur une touche. Arriver à A, puis B, puis C. Des réflexes sensoriels se sont développés. Il était facile d’écrire sans regarder et l’on pouvait même se corriger, les yeux levés. Pour les numéros de téléphone (ou natel!), il nous était des fois difficile de les visualiser. Mais face à un clavier, nous le composions sans peine. La tête oublie mais vos doigts s’en souviennent. Une mémoire « de positionnement ».

Aujourd’hui, la seule fois où nous entrons en contact (physique et « manuel ») avec le numéro d’une personne est lors de son enregistrement. La mise en mémoire numérique est immédiate. La perte du toucher, induite par les écrans tactiles, peut être un facteur de perte de mémorisation.

« C’est paradoxal: trente ans plus tard, je me souviens parfaitement du numéro de l’appartement où j’ai habité enfant, mais pour celui de ma propre maison aujourd’hui, je dois réfléchir… », DARIUS ROCHEBIN

Il existe deux types de mémoires. La mémoire à court terme et à long terme. Celle à court terme est plus fragile. Il suffit d’une seconde de perte de concentration pour qu’un contenu nous échappe dans sa totalité. On peut voir un lien se dessiner entre la perte de mémoire et l’utilisation de nos outils de communication 2.0. Le Huffingtsonpost appuie cette hypothèse en affirmant que nos souvenirs peuvent être affectés par des pertes de mémoire. Comment? En prenant des photos. Ou « trop » de photos.

Notre capacité à retenir de l’information est altéré par un flux massif, provenant de notre smartphone. Tony Schwartz, auteur de « The War We’re Working Isn’t Working », montre dans son analyse que peu de gens savent faire face à cette afflux dont nous sommes constamment bombardé. Il le compare à un verre d’eau qui se remplit continuellement.

Tony Schwartz, "Water pouring into glass and overflowing"
Tony Schwartz, « Water pouring into glass and overflowing »

« It’s like having water poured into a glass continuously all day long, so whatever was there at the top has to spill out as the new water comes down. We’re constantly losing the information that’s just come in — we’re constantly replacing it, and there’s no place to hold what you’ve already gotten. It makes for a very superficial experience; you’ve only got whatever’s in your mind at the moment. And it’s hard for people to metabolize and make sense of the information because there’s so much coming at them and they’re so drawn to it. You end up feeling overwhelmed because what you have is an endless amount of facts without a way of connecting them into a meaningful story. »  TONY SCHWARTZ

Que pouvons-nous en déduire? Sommes-nous réellement moins capable de rétention? Pas vraiment. L’évolution très rapide de notre mode de vie est une cause. John Wedwart Huth écrit en juillet 2013 dans le New York Times qu’Internet a des effets sur notre visualisation. Nous avons tendance à trop nous fier à la technologie pour ne retenir que l’essentiel. Nous perdons la vision globale.

Les raisons de cette amnésie numérique sont complexes. Il ne s’agit pas d’une simple « paresse ». Florence Allard est maître de conférences à l’Université de Lille et sociologue des usages innovants. Selon elle, nous « prévoyons d’oublier et nous nous rappelons d’éviter d’oublier, parfois en déployant une grande créativité ». Avant, l’attention était principalement sur les contenus alors que maintenant, elle est sur les moyens. On passe de « de quoi dois-je me souvenir? » à «  comment vais-je mettre ce contenu en mémoire? ».

On peut voir l’utilisation du smartphone comme un « transfert psychique ». Notre smartphone est comme une prothèse cérébrale. Prothèse électronique, avec une durée de vie limitée dans le temps.
Ce phénomène est vu de façon positive ou négative. Beaucoup d’auteurs parleront d’une « perte » mais d’autres citeront « une avancée ». La seule chose dont on peut être sur: une évolution est en cours.


  • Sources images:
    – http://testtube.com/dnews/how-smartphones-improve-your-memory

    – http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/comment-mon-smartphone-me-fait-perdre-la-m%C3%A9moire
    – http://www.huffingtonpost.com/2013/12/11/technology-changes-memory_n_4414778.html
  • Webographie: 
    – http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/comment-mon-smartphone-me-fait-perdre-la-m%C3%A9moire
    – http://www.huffingtonpost.ca/2013/12/10/memory-loss-causes_n_4419560.html
    – http://www.huffingtonpost.com/2013/12/11/technology-changes-memory_n_4414778.html
    – https://blog.donottrack-doc.com/fr/category/e3-fr/